Nouvellement élu à la tête du Nouveau Parti démocratique (NPD), Avi Lewis a choisi de consacrer sa toute première conférence de presse à Ottawa à la surveillance algorithmique. Loin d’être anodin, ce choix révèle une des nouvelles priorités des néo-démocrates : l’intelligence artificielle.
“Le NPD a le champ libre pour porter un message complètement différent de celui des autres partis”, croit une source néo-démocrate proche du chef, qui a demandé à ne pas être nommée pour pouvoir s’exprimer librement.
Le chef Avi Lewis voit dans l’intelligence artificielle un terrain sur lequel il peut se démarquer, lui qui se décrit comme un populiste de gauche prêt à tenir tête aux grandes entreprises de la tech.
Les libéraux ont en effet adopté une posture généralement favorable à l’IA — en désignant, par exemple, un ministre affecté à ce dossier et en faisant de cette technologie un outil privilégié pour moderniser la fonction publique.
Du côté conservateur, l’IA demeure pour l’instant un dossier secondaire, loin derrière l’abordabilité, la criminalité ou l’immigration.
D’où le choix “très délibéré” de la surveillance algorithmique pour la première sortie du chef à Ottawa, explique notre source néo-démocrate — qui a d’ailleurs été surprise par la couverture médiatique consacrée à cette prise de position.
“Même [le magazine] Châtelaine en a parlé”, rappelle ce proche d’Avi Lewis.
C’est une sortie qui a intéressé des gens qui ne suivent pas la politique au quotidien, des gens qui sont à l’extérieur de la bulle d’Ottawa.
La tarification basée sur la surveillance consiste à fixer un prix différent pour chaque client en utilisant, par exemple, l’historique de navigation ou les données personnelles.
“C’est injuste, c’est de l’arnaque et c’est creepy [louche]”, avait dénoncé le chef néo-démocrate lors de sa conférence de presse le mois dernier. Son parti souhaite qu’Ottawa légifère rapidement pour interdire cette pratique avant qu’elle ne se généralise.
Au Manitoba, le gouvernement néo-démocrate a d’ailleurs déjà déposé un projet de loi à cet effet.
En plus de prendre position contre la surveillance algorithmique, Avi Lewis a réclamé cette semaine un moratoire sur la construction de nouveaux centres de données pour l’intelligence artificielle “jusqu’à ce que des garde-fous fédéraux solides soient en place”.
“Je pense que c’est une bonne approche, parce que personne d’autre ne parle de ça, et c’est quelque chose qu’on voit partout autour de nous”, observe Mélanie Richer, qui était la directrice des communications de l’ex-chef du NPD Jagmeet Singh.
Les Canadiens se méfient de l’IA
En septembre, la firme Abacus Data a publié un sondage sur la perception de l’intelligence artificielle au Canada.
On y apprend que 61 % des répondants considèrent l’IA comme une menace au marché du travail, à la vie privée et à la stabilité de la société. Plus du tiers des personnes sondées (37 %) voient l’IA “comme une boîte de Pandore” impossible à contrôler une fois ouverte.
Cette méfiance traverse les lignes partisanes. Si les électeurs libéraux se sont montrés légèrement moins sceptiques que ceux des autres formations politiques, l’inquiétude demeure répandue dans l’ensemble de l’électorat.
Le NPD croit que son message sur l’IA sera particulièrement porteur auprès des jeunes de 18 à 34 ans, un électorat que le parti cherche activement à séduire et qui fait face à un taux de chômage plus élevé que la moyenne.
Mais pour que l’IA soit un dossier politiquement gagnant pour les néo-démocrates, “il faut faire un lien avec le coût de la vie”, souligne Mélanie Richer.
Parler d’abordabilité, c’est super important. […] Il y a un peu de travail à faire pour simplifier la manière dont on parle de l’IA.
Un NPD qui parle d’économie plus que de justice sociale
Cette nouvelle priorité reflète un changement de stratégie des troupes néo-démocrates. Sous Avi Lewis, le parti veut proposer une offre basée sur les questions économiques plus que sur les débats identitaires.
Interrogé à ce sujet le mois dernier, le chef néo-démocrate a affirmé que “dans ce moment de crise économique globale, […] ce n’est pas un moment [pour parler] des questions abstraites”.
L’entourage du chef insiste toutefois sur le fait que les valeurs du parti demeurent les mêmes.
“Notre engagement en faveur des droits de la personne est inébranlable, mais nous sommes pleinement conscients du fait que des millions de Canadiens ont du mal à joindre les deux bouts en ce moment”, indique une source néo-démocrate.
Ce recentrage sur le coût de la vie rappelle la stratégie adoptée par le nouveau maire socialiste de New York, Zohran Mamdani, et dont Québec solidaire a aussi dit vouloir s’inspirer.
Aux États-Unis, plusieurs démocrates associés à l’aile progressiste du parti veulent d’ailleurs faire de la surveillance algorithmique un thème central des prochaines élections de mi-mandat.
Méthodologie du sondage : Ce sondage Abacus Data a été mené en ligne auprès de 1500 Canadiens du 28 août au 2 septembre. La marge d’erreur est de 2,53.